Des chances égales : réalisables pour les aveugles aussi
Intervention de Matthias Bütikofer, directeur de l'Union centrale suisse pour le bien des aveugles (UCBA)
Dans un article de la "NZZ am Sonntag" paru le dimanche 13 mars, Suzette Sandoz professeure de droit honoraire et ancienne Conseillère nationale, soutient que les aveugles sont des opportunistes. Non contents de se procurer des avantages durant leurs études, ils vont jusqu'à en appeler à la pitié des électeurs pour formuler, en tant que citoyens, la prétention incongrue de revendiquer un siège dans un organe exécutif.
Tout de suite, Suzette Sandoz frappe fort : elle annonce d'emblée la couleur en se lançant dans une audacieuse explication des problèmes théoriques et pratiques que pose l'intégration des personnes handicapées, dans le cas présent, des aveugles. Dans son argumentation, elle relève que certes, la Constitution fédérale prétend théoriquement interdire toute discrimination des personnes handicapées, mais que dans la pratique, il est presque impossible d’appliquer ce principe sans que cela se traduise par des répercussions négatives pour d'autres couches de la population, compte tenu des revendications déplacées des personnes aveugles pour une intégration professionnelle et sociale.
Lorsque les adversaires de l'égalité des personnes handicapées parlent de répercussions négatives, ils invoquent souvent la question des coûts apparemment exorbitants. Pour prouver combien les revendications des personnes handicapées sont démesurées, ils tirent habituellement la sonnette d'alarme en pronostiquant à la ronde : "prenez garde. Bientôt, les coûts échapperont à tout contrôle et il ne sera plus possible de faire marche arrière !" Mais Suzette Sandoz opte quant à elle pour une approche radicalement différente, prétendant que l'égalité des personnes aveugles engendrerait une situation d’inégalité inversement proportionnelle, au détriment du reste de la population
A ce propos, précisons certains points : que se soit par leur façon de penser, d'agir ou de ressentir les choses, ou par leurs aptitudes individuelles, les aveugles ne se distinguent pas des autres personnes. Les seules différences résultent de leur cécité, des limites spécifiques inhérentes à leur handicap. Pour traduire l'égalité dans les faits, il convient d'objectiver ces limites et de les compenser par des mesures appropriées. Ainsi, un étudiant aveugle en faculté de droit ne peut pas lire avec ses yeux les textes de loi. Dans ce cas, les mesures compensatoires consistent à transcrire ces textes en braille, à les scanner ou à les rendre accessibles grâce à des moyens auxiliaires électroniques, tels une synthèse vocale. Ce sont d'ailleurs les moyens utilisés lors d'examens écrits pour que le candidat handicapé de la vue puisse avoir accès aux données et aux questions de l'examen. Contrairement à ce que d’aucuns pourraient affirmer, ces mesures sont relativement simples à mettre sur pied. Elles constituent une étape vers l'égalité des chances entre personnes handicapées de la vue ou non. A cette fin, il faut, d'une part, que les discriminations inhérentes au handicap soient explicables, mesurables et vérifiables et, d’autre part, que les éventuelles mesures soient appliquées de manière adéquate. Ni les personnes aveugles, ni les organisations travaillant au sein du handicap visuel ne souhaitent un quelconque arrangement irréaliste reposant sur de la bonne volonté uniquement. Elles aspirent simplement à l'égalité des chances entre personnes handicapées et non-handicapées.
Quelques mots maintenant sur la candidature de citoyens aveugles à des fonctions exécutives : Grâce aux diverses techniques actuellement disponibles, les personnes aveugles ont aujourd'hui accès à de nombreuses informations. Ainsi, pour bon nombre d'entre elles, travailler de façon autonome et indépendante relève de l'évidence. De plus - Madame Sandoz le sait d'ailleurs aussi bien que moi - toutes les personnalités politiques exerçant une fonction à l'exécutif s'entourent d'assistants personnels et de chefs de services. La confidentialité des documents traités fait partie des exigences fondamentales envers ces collaborateurs. Aussi, contrairement aux affirmations de Madame Sandoz, j'ai beau m'y efforcer et avec la meilleure volonté du monde, je ne vois pas le moindre rapport entre cécité et indiscrétion.
Bien au contraire : De telles considérations sont loin de dissiper le clivage bien réel entre l’aspiration à l'égalité des personnes handicapées et sa concrétisation au quotidien. A l’instar de tous ceux qui s'opposent à l'égalité, Madame Sandoz déclare qu’elle y est principe favorable et en cautionnerait volontiers les valeurs théoriques. Un préambule hypocrite qu'elle réfute d'ailleurs aussitôt, s'appuyant sur des « expériences » toutes construites qu'elle projette dans l'avenir comme autant de scénarios négatifs visant à prouver que l'égalité des personnes handicapées n'est pas compatible avec la réalité. Ainsi sont balayés leurs droits légitimés, aussi bien éthiquement que juridiquement, et les mesures visant à éliminer les discriminations qui en découlent.
Espérons que ce point de vue n'est pas majoritaire et ne le deviendra pas. Il me semble plutôt que Madame Sandoz souhaite éliminer de son champ de vision les aveugles en tant qu'étudiants de la jurisprudence et en tant que personnalités politiques. Pour elle, la réputation d'une personne dépend manifestement beaucoup du prestige de sa fonction et de l'institution qu'elle représente. Madame Sandoz a exercé la fonction de Conseillère nationale. En tant que professeure honoraire à la retraite, elle représente l'Université de Lausanne. Aujourd'hui, toujours plus d'étudiants aveugles suivent des cours à l'université et toujours plus de citoyens aveugles aspirent à des fonctions politiques. Est-ce une vague appréhension de voir sa réputation personnelle ternie par la présence d’aveugles dans son champ d'action qui motive Madame Sandoz à se livrer à de pareilles affirmations ?
