Contre le démantèlement par pur souci de rentabilité
par Ann-Katrin Gässlein
La formation professionnelle en Suisse doit-elle être tributaire du contexte économique ? C’est la question que soulève la proposition de la 6e révision de l’AI, qui souhaite réaliser de massives économies dans le domaine du subventionnement des apprentissages pour jeunes handicapés, qui duraient jusqu’à présent deux ans. Diverses organisations de handicapés sont en train de monter au créneau. Forte de plus de 100'000 signatures, la pétition « Formation professionnelle pour tous - aussi pour les jeunes handicapés » a été remise en septembre.
En juin 2010 déjà, le Conseil fédéral a ouvert une procédure de consultation concernant le deuxième volet de mesures de la 6e révision de l’AI (révision AI 6b). Conformément au mandat du Parlement, cette révision a pour but un assainissement à long terme de l’assurance-invalidité. Des économies d’une valeur de 800 millions de francs sont prévues. Cela implique de lourdes coupes dans divers domaines, notamment dans celui de la formation professionnelle des jeunes handicapés.
Différentes formes de formation
Afin de prendre la juste mesure de l’ampleur des adaptations préconisées, il vaut la peine de jeter un coup d’œil sur le système de formation dans les ateliers protégés. Dans le domaine de la typhlophilie aussi, plusieurs organisations membres de l’UCBA sont engagées dans la formation professionnelle des jeunes. Un exemple : L’Ostschweizerischer Blinden-Fürsorgeverein OBV à St-Gall. Dans douze secteurs d’activité professionnelle, cette organisation propose à différents niveaux des formations tenant compte au plus près possible des conditions particulières et des capacités des jeunes atteints d’un handicap de la vue, mais également d’autres handicaps.
Mathis Suter, responsable du service « Mesures professionnelles » à l’OBV
Mathis Suter est responsable du service « Mesures professionnelles » à l’OBV. Actuellement, 45 jeunes atteints de divers handicaps sont en formation. « Les apprentissages, qui durent trois ans et aboutissent au certificat fédéral de capacité CFC, sont identiques à ceux du secteur privé », explique Mathis Suter. Ceux qui souhaitent devenir employé-e de commerce profil E doivent, à l’instar de tous les autres, maîtriser deux langues étrangères et la même matière hautement exigeante. « A un échelon plus bas se situe la formation professionnelle de deux ans qui mène à l’attestation fédérale de formation AFP », poursuit Mathis Suter. Ceux qui veulent devenir automaticiens, employés en intendance ou assistants de bureau doivent passer par là. Pour cette forme de formation également, les fédérations professionnelles établissent un programme avec des contenus imposés afin d’harmoniser la formation au niveau suisse. Nous avons fait de bonnes expériences avec les apprentis AFP et CFC. Seulement dans quelques cas exceptionnels, ils n’ont pas réussi les examens finaux. L’insertion dans le marché du travail général s’est aussi la plupart du temps bien passée lorsque l’attitude face au travail et les compétences sociales des jeunes convenaient».
La formation initiale ne donne accès qu’à un revenu modéré
En principe, c’est déjà bien. Toutefois, le troisième groupe, à savoir la formation pratique (FPra) est particulièrement sensible. Pour M. Suter, celle-ci convient « aux personnes souffrant d’un très fort handicap (visuel) et en même temps peu scolaires". A l’OBV, de tels jeunes ont la possibilité d’effectuer une formation de praticien en mécanique, d‘aide-horticulteur, d’aide-agent d’exploitation, de praticien en industrie ou d’aide-artisan en cannage. Tous ne trouvent pas de place sur le marché du travail après la fin de leur formation, mais restent dans un atelier protégé tel que l’OBV. Et pourtant, la formation initiale reste une porte donnant accès au monde du travail. Ces jeunes dépendent certes de rentes complètes et d’autres prestations complémentaires, mais au bout de leur formation, ils arrivent quand même à assurer, dans des postes de niche qui tiennent compte de leurs limites, un travail professionnel valorisant et précieux et à gagner un salaire mensuel qui se situe entre CHF 400.- et 900.-.
A l’heure actuelle, il est question de réduire ou de restreindre cette période de formation. Seuls ceux qui se verraient accorder le potentiel de gagner par la suite au moins 855 francs par mois auraient accès à une formation, raccourcie qui plus est. Pour la formation, qui jusqu’à présent durait deux ans, le seuil salarial pronostiqué serait même fixé à 1710 francs. Selon les informations des organisations de handicapés, plus de deux tiers des jeunes sortant de l’école qui commencent actuellement une formation pratique seraient exclus et seul un cinquième « vaudrait » une seconde année de formation.
Aux yeux des pétitionnaires, cette décision cache la tendance d’une « économisation croissante de la formation contre laquelle ils s’insurgent : « Je suis très clairement opposée à l’idée que les personnes atteintes d’un handicap ne soient plus que ponctuellement soutenues », déclare la conseillère nationale PCS Marie-Thérèse Weber-Gobet, membre du comité de patronat. « Au centre se trouvent d’autres objectifs didactiques, à savoir l’épanouissement de la personnalité, l’acquisition de qualifications clés ainsi que des compétences professionnelles et sociales essentielles ». « Les jeunes handicapés sont remis en cause dans leur estime d’eux-mêmes si on les prive de tout droit à une formation professionnelle en fondant cette décision sur la rentabilité future probablement insuffisante de leur prestation de travail ».
Les jeunes handicapés ont besoin de temps
Fort de son expérience pratique, Mathis Suter entrevoit de nombreux problèmes si la durée de la formation interne est ramenée à un an. « Deux ans constituent une période de temps suffisante pour donner aux jeunes l’espace nécessaire pour laisser s’épanouir leur potentiel de développement. » En une seule année, le programme de formation devrait être tellement concentré et raccourci que des aspects importants en relation avec leur développement tant professionnel que personnel devraient être sacrifiés. Un autre point critique réside dans le fait que suite au raccourcissement, les formations initiales ne permettraient plus d’accéder à des niveaux de formation supérieurs: Jusqu’en 2010, les formations initiales de l’OBV étaient en effet régies par les dispositions de l'INSOS, l’association de branche nationale des institutions pour personnes avec handicap, concernant une formation de deux ans, au terme de laquelle il était possible, en cas de réussite et d’efficacité suffisante, d’enchaîner sur une formation AFP plus exigeante. Si la formation interne est réduite à un an, la transition n’est plus possible.
Les entreprises formatrices se retrouveront dans la situation difficile de devoir faire le point déjà après huit mois pour savoir si la poursuite de la formation vaut la peine et indiquer combien la/le jeune pourrait gagner plus tard. « Bien sûr, nous ne contestons pas le bien-fondé de la seconde année de formation pour les personnes handicapées, ne serait-ce que pour leur développement personnel, mais nous ne sommes pas des prophètes ! » Les organisations de handicapés derrière la pétition vont d’ailleurs jusqu’à mettre le principe en question de manière générale: « De toute façon, à 16 ou à 18 ans, personne ne peut dire de manière fiable combien elle ou il gagnera plus tard. »
Formation professionnelle pour tous - aussi pour les jeunes handicapés
En septembre, la pétition « Formation professionnelle pour tous » a été remise à la Chancellerie fédérale, munie de plus de 100'000 signatures. Les organisations de handicapés insieme Suisse, Association Cerebral Suisse et Procap Suisse revendiquent, à l’unisson avec plusieurs conseillers nationaux, que les obstacles à la formation professionnelle de deux ans des jeunes handicapés ne deviennent pas encore plus difficiles à franchir.
